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Mise à pied conservatoire : durée, salaire et droits

Non, la mise à pied conservatoire n'est pas une sanction (art. L. 1332-3) : durée, maintien ou rappel de salaire, entretien préalable et recours.

10 min de lecture

Signé par Kevin de CrossTheRoad, fondateur de CrossTheRoad. Les règles citées renvoient aux sources officielles indiquées en fin d'article (Code du travail, Service-Public, France Travail…). Ce guide aide à suivre vos démarches ; il ne remplace pas un conseil personnalisé.

Par Kevin de CrossTheRoad

La mise à pied conservatoire n'est pas une sanction disciplinaire. Ce dispositif de l'article L. 1332-3 du Code du travail écarte provisoirement le salarié de son poste le temps d'instruire les manquements reprochés. La mesure entraîne la suspension immédiate du salaire, avec obligation légale de remboursement rétroactif si la procédure n'aboutit pas à un licenciement pour faute grave ou lourde.

La mise à pied conservatoire intervient lorsqu'un employeur reproche à un salarié des agissements d'une gravité telle que le maintien temporaire de sa présence dans les locaux perturberait l'activité de l'entreprise. L'article L. 1332-3 du Code du travail définit strictement les conditions de cette prérogative patronale.

Lorsque les faits reprochés au salarié ont rendu indispensable une mesure conservatoire de mise à pied à effet immédiat, aucune sanction définitive relative à ces faits ne peut être prise sans que la procédure prévue à l'article L. 1332-2 ait été respectée.

L'application de ce dispositif légal dégage trois principes directeurs constants.

  1. Une portée strictement préventive. Cette mesure d'attente d'urgence ne préjuge aucunement de la culpabilité du salarié, permettant ainsi à la direction d'instruire sereinement le dossier tout en sécurisant l'établissement.
  2. Une prise d'effet immédiate. Dès la notification de la mesure, le salarié suspend son activité professionnelle et quitte l'établissement.
  3. Une procédure légale indissociable. L'éloignement du collaborateur ne peut subsister isolément et impose à l'employeur d'engager sans attendre la procédure contradictoire prévue par l'article L. 1332-2 du Code du travail.

La faute invoquée correspond le plus souvent au cadre d'un licenciement pour faute grave, dans lequel le maintien du contrat pendant le préavis est jugé inenvisageable par la direction.

Distinction entre mesure conservatoire et sanction disciplinaire

La confusion entre mesure conservatoire et sanction disciplinaire est fréquente. Pourtant, ces deux décisions obéissent à des logiques juridiques distinctes.

Critère d'analyseMise à pied conservatoireMise à pied disciplinaire
Nature juridiqueMesure d'urgence provisoireSanction disciplinaire définitive
Fondement légalArticle L. 1332-3 du Code du travailArticle L. 1331-1 et règlement intérieur
Durée de la mesureIndéterminée pendant la procédureFixée à l'avance en jours ouvrés
Entretien préalableOrganisé après la mesureConvoqué avant toute décision
RémunérationSalaire suspendu puis régulariséRetenue sur salaire définitive
Faculté de licencierPossible selon l'issue de l'instructionInterdite en vertu de la règle non bis in idem

La Cour de cassation, dans son arrêt du 8 mars 2017 (n° 14-20.365), a confirmé cette frontière. Une mise à pied dont la durée est arrêtée d'avance à un nombre fixe de jours sans engagement immédiat d'une rupture s'analyse comme une véritable sanction disciplinaire.

Dès lors qu'une sanction disciplinaire a été notifiée, l'employeur a épuisé son pouvoir d'action pour les faits examinés. Il ne peut plus engager un licenciement sur ces mêmes griefs.

Procédure et délai de convocation à l'entretien préalable

Pour demeurer régulière, la mise à pied d'attente doit intervenir en même temps que la convocation à l'entretien ou la précéder de très peu.

Le formalisme de notification

L'employeur notifie la décision par écrit au salarié. Deux voies de transmission sont admises en pratique :

  • la remise en main propre contre décharge datée et signée ;
  • l'envoi d'une lettre recommandée avec avis de réception.

Le document précise que la suspension intervient à titre conservatoire dans l'attente de l'issue de la procédure. Il comporte en général la convocation formelle à l'entretien préalable au licenciement.

Le délai d'engagement et la jurisprudence de 2012

Si l'employeur tarde à convoquer le salarié après l'avoir écarté du service, les juges requalifient la mesure en sanction disciplinaire. La jurisprudence retient qu'un intervalle supérieur à 4 à 7 jours sans explication sérieuse prive la mesure de sa portée conservatoire.

La chambre sociale de la Cour de cassation, dans l'arrêt du 13 septembre 2012 (n° 11-16.434), a jugé qu'un délai de 13 jours restait admissible uniquement parce que l'entreprise démontrait la conduite d'investigations comptables complexes sur un détournement de fonds.

Sans enquête technique indispensable ou vérifications documentées, un délai injustifié entre l'éviction du salarié et la convocation entraîne l'annulation du licenciement ultérieur pour absence de cause réelle et sérieuse.

Durée de la suspension et calendrier de la procédure

Le Code du travail ne fixe pas de durée maximale en nombre de jours. L'éloignement du salarié dure le temps strictement nécessaire au déroulement des étapes légales de l'article L. 1332-2.

Chronologie légale de la procédure disciplinaire
┌─────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────┐
│ 1. Notification de la mise à pied conservatoire                                             │
│ • Effet immédiat sur l'activité et suspension temporaire du salaire                         │
│ • Convocation concomitante à l'entretien préalable                                          │
├─────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────┤
│ 2. Délai minimal avant l'entretien préalable                                                │
│ • 5 jours ouvrables pleins entre la réception du courrier et l'entretien                    │
│ • Préparation de la défense et choix d'un assistant                                         │
├─────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────┤
│ 3. Déroulement de l'entretien contradictoire                                                │
│ • Présentation des griefs par la direction et recueil des observations du salarié           │
│ • Aucune sanction immédiate séance tenante                                                  │
├─────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────┤
│ 4. Délai de réflexion légal pour la notification                                            │
│ • 2 jours ouvrables au minimum après le jour de l'entretien                                 │
│ • 1 mois au maximum après la date de l'entretien préalable                                  │
├─────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────┤
│ 5. Notification de la décision finale                                                       │
│ • Confirmation du licenciement pour faute grave ou versement du rappel de salaire           │
└─────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────────┘

Dans la pratique courante, la période d'attente s'étale sur 2 à 4 semaines pour un salarié non protégé.

Pour un salarié investi d'un mandat représentatif, la mesure dure plusieurs mois en raison des consultations du comité social et économique et de l'instruction menée par l'inspection du travail.

Sort du salaire et matrice de rappel de rémunération

Pendant la durée de la mise à pied, l'employeur retient le salaire afférent aux journées non travaillées. Cette retenue reste toutefois conditionnelle. Le versement final des salaires dépend de la qualification retenue dans la lettre de notification.

Matrice récapitulative du sort du salaire

Décision finale notifiéeConséquence sur le contratSort de la retenue de salaireRétablissement des droits
Licenciement pour faute grave ou lourdeRupture immédiate sans préavisRetenue définitive validéePériode non assimilée à du temps de travail
Licenciement pour faute simplePréavis exécuté ou payé et indemnités verséesRappel de salaire intégral verséTemps assimilé à du travail effectif et congés payés
Licenciement non disciplinaireRupture avec préavis et indemnitésRappel de salaire intégral verséRétablissement complet de l'ancienneté
Mise à pied disciplinaireSuspension temporaire de quelques joursRappel partiel déduction faite des jours sanctionnésRégularisation de la différence
Avertissement ou blâmeMaintien du salarié à son posteRappel de salaire intégral verséReconstitution totale des droits et congés
Abandon des poursuitesPoursuite normale du contratRappel de salaire intégral verséAnnulation de toute conséquence disciplinaire

Si le licenciement est requalifié en faute simple ou si la direction renonce à rompre le contrat, l'employeur doit régler la totalité des sommes retenues avec une majoration de 10 % au titre des congés payés afférents.

Exemples chiffrés de régularisation financière

Deux cas concrets illustrent les modalités de calcul du rappel financier.

Exemple 1 - mise à pied de 18 jours suivie d'un avertissement

Un salarié perçoit un salaire brut mensuel de 2 600 € pour 151,67 heures (taux horaire de 17,14 €). La mise à pied conservatoire s'applique sur 18 jours ouvrés non travaillés (126 heures). La retenue initiale s'élève ainsi à 2 159,64 € bruts. L'employeur ayant prononcé un simple avertissement sans rupture, il doit régulariser la situation en versant un rappel de 2 159,64 € bruts complété de 215,96 € au titre des congés payés afférents, soit 2 375,60 € bruts sur la fiche de paie suivante.

Exemple 2 - mise à pied de 15 jours suivie d'une mise à pied disciplinaire de 3 jours

Un salarié est écarté pendant 15 jours ouvrés à titre conservatoire. À l'issue des échanges, l'employeur prononce une mise à pied disciplinaire de 3 jours ouvrés conformément au règlement intérieur. La retenue définitive se limite à ces 3 jours de sanction. L'entreprise doit rembourser le salaire correspondant aux 12 autres jours ouvrés indûment retenus.

Lors d'un départ, l'ensemble des créances salariales figure sur le document de fin de contrat. Pour vérifier les délais de remise des documents et simuler vos montants, consultez notre guide sur le délai de solde de tout compte ainsi que le calculateur de solde de tout compte.

Si la procédure aboutit à un licenciement non privatif de droits, vous pouvez évaluer votre indemnité sur le calculateur d'indemnité de licenciement ou consulter les fiches sur l'indemnité de licenciement et le préavis de licenciement. Si la rupture découle d'un motif non fautif, notre dossier sur le licenciement pour insuffisance professionnelle détaille vos droits.

Arrêt maladie et prescription des faits fautifs (art. L. 1332-4)

Deux situations juridiques influent sur le déroulement de la mesure d'attente.

Incidence d'un arrêt maladie pendant la mise à pied

Un arrêt de travail délivré avant ou pendant la période de suspension répond à des règles précises :

  • l'arrêt maladie n'interrompt pas les délais de la procédure disciplinaire ;
  • le salarié perçoit les indemnités journalières de la Sécurité sociale (IJSS) servies par sa caisse d'assurance maladie ;
  • l'employeur ne verse pas de complément de salaire pendant la mise à pied puisque le versement de la rémunération était déjà suspendu.

Prescription de deux mois des faits fautifs (art. L. 1332-4)

Le pouvoir de sanction disciplinaire de l'entreprise ne s'exerce pas indéfiniment dans le temps, le droit du travail protégeant le salarié contre des poursuites tardives. À ce titre, l'article L. 1332-4 du Code du travail interdit formellement d'engager des poursuites au-delà de deux mois après la découverte des faits.

Aucun fait fautif ne peut donner lieu à lui seul à l'engagement de poursuites disciplinaires au-delà d'un délai de deux mois à compter du jour où l'employeur en a eu connaissance, à moins que ce fait ait donné lieu dans le même délai à l'exercice de poursuites pénales.

Cette règle impose à l'entreprise de réagir dans un délai strict de deux mois dès qu'elle a connaissance des agissements reprochés. La notification de la mise à pied conservatoire ou l'envoi de la convocation à l'entretien interrompt valablement ce délai légal.

Si l'employeur déclenche une mise à pied pour des griefs connus depuis plus de deux mois sans motif pénal, la mesure encourt l'annulation devant le conseil de prud'hommes.

Modèle de lettre de contestation

Lorsqu'un salarié estime que la mise à pied conservatoire est disproportionnée, tardivement suivie d'une convocation ou non régularisée sur le plan salarial, une notification écrite permet de formaliser ses réserves.

[Vos coordonnées complètes]
[Prénom et NOM]
[Adresse postale]
[Numéro de téléphone / Courriel]

[Coordonnées de l'entreprise]
[Raison sociale de l'employeur]
[À l'attention de la Direction des Ressources Humaines]
[Adresse de l'établissement]

Fait à [Votre ville], le [Date du jour]

Lettre recommandée avec avis de réception n° [Numéro du bordereau LRAR]

Objet - Contestation de la mise à pied notifiée le [Date]

Madame, Monsieur,

Par courrier reçu le [Date de réception], vous m'avez notifié une mise à pied à titre conservatoire avec suspension immédiate de mon contrat de travail et de ma rémunération.

Par la présente, je conteste la légitimité de cette mesure et la gravité des manquements reprochés.

[Option 1 - Contestation du fond - absence de faute grave]
Les éléments évoqués ne caractérisent aucun agissement rendant impossible ma présence dans l'entreprise durant la procédure. Cette décision cause un préjudice matériel et professionnel direct.

[Option 2 - Contestation du délai abusif avant convocation]
Un délai injustifié de [nombre de jours] jours s'est écoulé entre la mise à pied et l'envoi de ma convocation à l'entretien préalable, sans qu'aucun motif légitime ni enquête complexe ne vienne justifier cette attente prolongée. Conformément à la jurisprudence de la Cour de cassation (notamment Cass. soc., 13 septembre 2012, n° 11-16.434), ce retard confère à la mise à pied une nature disciplinaire et épuise votre pouvoir de sanction.

[Option 3 - Demande de rappel de salaire après sanction non privative]
La procédure ayant abouti à [un avertissement / un blâme / un licenciement pour faute simple] notifié le [Date], les salaires retenus doivent faire l'objet d'une régularisation immédiate selon l'article L. 1332-3 du Code du travail. Je vous demande de me verser la somme de [Montant brut] euros correspondant à mon rappel de salaire pour la période du [Date] au [Date], majorée des congés payés afférents.

Sous réserve de ces observations, je serai présent(e) à l'entretien préalable fixé au [Date de l'entretien] pour faire valoir mes explications.

Je vous prie d'agréer, Madame, Monsieur, l'expression de mes salutations distinguées.

[Signature manuscrite]
[Prénom et NOM du salarié]

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Questions fréquentes

Nature juridique de la mesure d'urgence

Non. Selon l'article L. 1332-3 du Code du travail, la mise à pied conservatoire n'est pas une sanction mais une mesure d'attente d'urgence. Elle suspend temporairement le contrat de travail pour écarter le salarié de l'entreprise dans l'attente du déroulement de la procédure disciplinaire.

Maintien ou régularisation de la rémunération

Pendant la mise à pied, l'employeur suspend le versement de la rémunération. Le sort définitif du salaire dépend de la décision finale : si le salarié est licencié pour faute grave ou lourde, la retenue reste acquise. Pour toute autre sanction (faute simple, avertissement, mise à pied disciplinaire) ou classement sans suite, l'employeur a l'obligation légale de verser un rappel de salaire intégral.

Durée d'application et délais de procédure

Le Code du travail ne fixe pas de durée chiffrée maximale en jours. Sa durée coïncide avec celle de la procédure disciplinaire (délai de 5 jours ouvrables pour l'entretien préalable puis délai de réflexion de 2 jours ouvrables à 1 mois selon l'article L. 1332-2). En pratique, elle dure généralement de 2 à 4 semaines, sauf pour les salariés protégés dont le dossier requiert l'autorisation de l'inspection du travail.

Incidence d'un arrêt de travail médical

L'arrêt de travail n'annule pas la mise à pied conservatoire et ne suspend pas les délais de la procédure disciplinaire. Le salarié perçoit les indemnités journalières de la Sécurité sociale (IJSS), mais l'employeur n'a pas à verser de complément légal ou conventionnel de salaire puisque le contrat de travail était déjà suspendu.

Délai imparti à l'employeur pour engager la convocation

L'employeur doit agir de façon concomitante ou dans les plus brefs délais. La Cour de cassation juge qu'un délai injustifié de plus de 4 à 7 jours entre la mise à pied et la convocation requalifie la mesure en mise à pied disciplinaire, empêchant tout licenciement ultérieur pour les mêmes faits en vertu du principe non bis in idem.

Démarche pour obtenir le rappel de salaire

Dès réception de la notification de la sanction (faute simple, blâme, avertissement) ou de l'abandon des poursuites, le salarié doit adresser une lettre recommandée avec avis de réception (LRAR) exigeant le versement immédiat du rappel de salaire brut correspondant aux jours de mise à pied, majoré des congés payés afférents.

Recours contentieux devant le conseil de prud'hommes

Le salarié peut saisir le conseil de prud'hommes pour demander l'annulation de la sanction, le paiement des salaires indûment retenus, ainsi que des dommages-intérêts pour préjudice moral ou rupture abusive si un licenciement sans cause réelle et sérieuse est intervenu.

Sources officielles et références juridiques